
Le 1er juin 1977, le Togo inaugurait une initiative appelée à marquer durablement son histoire environnementale : la Journée nationale de l’arbre. Instituée par le Président Gnassingbé Eyadéma, cette célébration citoyenne, devenue l’une des traditions civiques les plus enracinées du pays, répondait à une préoccupation majeure de l’époque : l’accélération de la dégradation du couvert végétal national et les menaces grandissantes qui pesaient sur les équilibres écologiques du territoire.
Près d’un demi-siècle plus tard, alors que le monde entier est confronté aux conséquences du changement climatique, cette initiative apparaît comme l’une des politiques environnementales les plus durables de l’histoire contemporaine du Togo. Son bilan demeure contrasté, mêlant avancées significatives, insuffisances structurelles et nouveaux défis. Mais elle conserve une portée symbolique et stratégique incontestable dans la lutte pour la préservation des ressources naturelles du pays.
Par Dimas DZIKODO
Les raisons d’une initiative visionnaire
À la fin des années 1970, le Togo faisait déjà face à plusieurs phénomènes préoccupants : l’extension des superficies agricoles au détriment des forêts, l’exploitation intensive du bois de chauffe, la pression démographique sur les ressources naturelles et la dégradation progressive des sols.
Dans les régions septentrionales notamment, les signes d’une avancée de la désertification devenaient perceptibles. Parallèlement, le littoral togolais subissait une érosion côtière de plus en plus agressive, menaçant les infrastructures, les activités économiques et certaines communautés riveraines.
Face à ces menaces, les autorités togolaises optèrent pour une approche originale fondée sur la mobilisation populaire. L’objectif n’était pas seulement de planter des arbres ; il s’agissait également d’inculquer aux citoyens une culture de protection de l’environnement et de responsabilité collective envers le patrimoine naturel national.
C’est dans cet esprit que le Président Eyadèma lança une formule appelée à traverser les générations et à devenir le credo de la politique nationale de reboisement : « Celui qui a planté un arbre, n’a pas vécu inutilement. »
Par cette maxime simple mais profondément évocatrice, il entendait rappeler que l’arbre constitue un héritage transmis aux générations futures. Planter un arbre, c’était participer à l’œuvre de la création, protéger la terre nourricière, préserver l’eau, enrichir les sols et contribuer à la survie de la collectivité nationale. Ce slogan devint rapidement un puissant outil de sensibilisation populaire et accompagna pendant des décennies les campagnes de reboisement à travers tout le pays.
Le choix du 1er juin n’était pas anodin. Cette période correspond généralement au début de la saison des pluies sur une grande partie du territoire, offrant ainsi des conditions favorables à la survie des jeunes plants.
La Journée nationale de l’arbre devint alors un rendez-vous annuel où administrations publiques, établissements scolaires, forces de défense et de sécurité, collectivités territoriales, organisations de la société civile et simples citoyens étaient invités à participer à un vaste effort de reboisement.
Un bilan marqué par des acquis réels
L’un des principaux mérites de cette initiative réside dans sa remarquable longévité. Peu de politiques publiques environnementales en Afrique de l’Ouest peuvent se prévaloir d’une continuité aussi durable.
Au fil des décennies, la Journée nationale de l’arbre a contribué à inscrire la question environnementale dans la conscience collective des Togolais. Chaque année, des milliers puis des millions de plants sont mis en terre à travers le pays, transformant progressivement cette célébration en un véritable rituel citoyen.

Le slogan présidentiel « Celui qui a planté un arbre, n’a pas vécu inutilement » a largement contribué à cette appropriation populaire. Pendant plusieurs décennies, il fut enseigné dans les écoles, repris dans les médias publics et relayé lors des campagnes de sensibilisation, au point de devenir l’une des formules les plus connues du patrimoine civique togolais.
Les résultats enregistrés témoignent d’efforts réels. Au fil des années, des dizaines de milliers d’hectares ont été reboisés et la capacité nationale de production de plants s’est considérablement renforcée. Le rythme annuel des opérations de reboisement s’est progressivement accru, permettant l’installation de nombreuses plantations forestières, communautaires et institutionnelles.
Cette politique a également favorisé l’émergence de nombreuses initiatives communautaires de gestion des ressources forestières, la création de pépinières villageoises ainsi que la diffusion d’espèces adaptées aux réalités écologiques des différentes régions du pays.
Au-delà des chiffres, la Journée nationale de l’arbre a contribué à faire de l’environnement un enjeu de politique publique. Elle a progressivement servi de cadre à des campagnes de sensibilisation sur la biodiversité, la lutte contre les changements climatiques, la préservation des sols et la gestion durable des ressources naturelles.
Les limites et les défis persistants
Malgré ces acquis, le bilan ne saurait être uniquement célébratif.
L’un des principaux problèmes demeure le faible taux de survie d’une partie des arbres plantés. Pendant longtemps, l’accent a davantage été mis sur la mise en terre des plants que sur leur entretien à moyen et long terme. Or, planter un arbre ne signifie pas automatiquement créer une forêt.
Les effets conjugués des feux de brousse, du pâturage incontrôlé, de l’urbanisation rapide, de l’exploitation anarchique du bois et des insuffisances en matière de suivi ont souvent réduit l’impact réel de certaines campagnes de reboisement.
Par ailleurs, la pression démographique continue d’exercer une forte contrainte sur les écosystèmes forestiers. Les besoins croissants en terres agricoles, en charbon de bois et en matériaux de construction entretiennent une dynamique de déforestation qui neutralise parfois une partie des efforts de reboisement.
L’érosion côtière demeure également un défi majeur. Malgré les programmes de protection engagés sur le littoral, plusieurs portions de la côte togolaise continuent de subir les assauts de l’océan, avec des conséquences économiques et sociales importantes pour les populations concernées.
Enfin, les effets du changement climatique imposent de nouvelles contraintes. La modification des régimes pluviométriques, les épisodes de sécheresse plus fréquents et la dégradation des sols rendent les opérations de reboisement plus complexes qu’elles ne l’étaient il y a quelques décennies.
Une nouvelle ambition : le défi du milliard d’arbres
Conscient de ces enjeux, le gouvernement togolais a engagé depuis 2021 une nouvelle phase de sa politique environnementale à travers un ambitieux programme visant à planter un milliard d’arbres d’ici 2030.
Cette nouvelle ambition prolonge, sous une autre forme et à une autre échelle, la vision qui présida à la création de la Journée nationale de l’arbre en 1977. Elle démontre la permanence d’une conviction : le reboisement demeure l’un des leviers essentiels de la résilience environnementale du Togo.
L’objectif poursuivi est multiple : accroître le couvert forestier national, restaurer les terres dégradées, améliorer la séquestration du carbone, renforcer la résilience des communautés rurales et préserver la biodiversité.
Selon les orientations officielles, le reboisement doit désormais s’accompagner d’une meilleure gestion des espaces forestiers existants ainsi que d’un suivi rigoureux des plantations.
Cette nouvelle dynamique traduit une évolution importante : la Journée nationale de l’arbre n’est plus seulement une journée symbolique ; elle tend à devenir le point de départ annuel d’une campagne nationale de reboisement étalée sur plusieurs mois.
Les perspectives d’avenir
L’avenir de cette initiative dépendra moins du nombre d’arbres plantés que de la capacité du pays à garantir leur survie et leur intégration dans une stratégie durable d’aménagement du territoire.
Plusieurs pistes apparaissent essentielles.
D’abord, renforcer l’éducation environnementale afin que chaque citoyen considère l’arbre non comme un simple symbole annuel, mais comme une ressource vitale pour les générations futures.
Ensuite, développer davantage les mécanismes de suivi post-plantation afin d’améliorer significativement les taux de survie des jeunes plants.
Il sera également nécessaire d’intensifier les programmes d’agroforesterie, permettant de concilier production agricole et préservation des ressources naturelles, tout en offrant des revenus supplémentaires aux populations rurales.
Enfin, les nouvelles technologies, notamment la cartographie satellitaire, les systèmes numériques de suivi forestier et les mécanismes internationaux de financement climatique, pourraient donner à la politique nationale de reboisement une efficacité accrue.
Près de cinquante ans après sa création, la Journée nationale de l’arbre demeure ainsi l’un des symboles les plus durables de l’engagement environnemental du Togo. Le slogan lancé par le Président Eyadéma en 1977 conserve aujourd’hui encore toute sa pertinence : « Celui qui a planté un arbre, n’a pas vécu inutilement. »
À l’heure où les défis climatiques se multiplient, cette formule résonne comme un appel à la responsabilité collective. Car chaque arbre planté représente bien davantage qu’un simple geste écologique : il constitue un investissement dans l’avenir, un acte de solidarité intergénérationnelle et une contribution concrète à la préservation du patrimoine naturel national. Ainsi, près d’un demi-siècle après son instauration, la Journée nationale de l’arbre demeure non seulement une tradition, mais aussi une promesse renouvelée envers les générations futures.
Dimas DZIKODO

