Par-delà les routes submergées, les habitations envahies par les eaux et les milliers de sinistrés, les violentes précipitations qui frappent le Togo depuis plusieurs jours constituent un test grandeur nature pour les mécanismes nationaux de gestion des catastrophes. En déclenchant le Plan ORSEC, le ministre de la Sécurité et de la Protection civile, le Col. Calixte B. Madjoulba, ne se contente pas d’activer un dispositif d’urgence : il engage l’ensemble de l’appareil de l’État dans une réponse coordonnée face à une crise dont les effets dépassent désormais le simple épisode météorologique.
Par Dimas DZIKODO

Les images de quartiers entièrement inondés dans le Grand Lomé, d’axes routiers rendus impraticables et de familles contraintes d’abandonner leurs habitations illustrent une réalité devenue récurrente. Sur place, placées sous la coordination de l’Agence nationale de la protection civile (ANPC), les équipes spécialisées de la Plateforme nationale de réduction des risques de catastrophes ont déployées dans les zones affectées. Elles ont pour mission de venir en aide aux populations sinistrées, de sécuriser les secteurs les plus exposés et de favoriser un retour progressif à la normale, notamment par le rétablissement de la circulation dans les quartiers impactés.
Chaque saison des pluies rappelle la vulnérabilité particulière de la capitale togolaise, construite en grande partie sur un relief peu favorable à l’évacuation rapide des eaux et confrontée à une urbanisation dont le rythme dépasse parfois les capacités des infrastructures d’assainissement.

Si l’intensité exceptionnelle des précipitations explique en partie l’ampleur des dégâts observés cette année, elle révèle également les défis structurels auxquels sont confrontées les grandes villes africaines : imperméabilisation croissante des sols, occupation des zones inondables, insuffisance des ouvrages de drainage et effets désormais tangibles du changement climatique, qui accentuent la fréquence et la violence des phénomènes météorologiques extrêmes.
Face à une telle situation, la réponse ne peut relever des seuls services de secours ordinaires. C’est précisément dans ce contexte qu’intervient le déclenchement du Plan ORSEC, principal mécanisme national de gestion des catastrophes majeures.
D’un dispositif de secours à une gouvernance de crise
Souvent méconnu du grand public, le Plan ORSEC — Organisation des Secours — constitue bien davantage qu’un plan d’intervention d’urgence. Il représente l’architecture opérationnelle permettant à l’État de centraliser la prise de décision lorsque l’ampleur d’un événement dépasse les capacités habituelles des administrations concernées.

Son activation marque un changement d’échelle. Les interventions ne sont plus conduites de manière sectorielle mais sous une coordination unique où convergent les forces de défense et de sécurité, les sapeurs-pompiers, les services de santé, les collectivités territoriales, les services techniques de l’État ainsi que les partenaires humanitaires.
L’objectif est double : garantir la rapidité des secours tout en évitant la dispersion des moyens humains et matériels. Chaque acteur agit selon une chaîne de commandement clairement définie, permettant une meilleure allocation des ressources en fonction de l’évolution de la situation sur le terrain.

Cette logique de coordination constitue aujourd’hui l’un des principes fondamentaux de la gestion moderne des catastrophes, où l’efficacité dépend moins de la multiplication des intervenants que de leur capacité à agir de manière synchronisée.
Une réponse à l’urgence… mais aussi un révélateur des défis urbains
Dans l’immédiat, les priorités demeurent classiques : sauver les personnes en danger, évacuer les populations exposées, mettre à l’abri les sinistrés, rétablir progressivement les réseaux essentiels et sécuriser les infrastructures fragilisées.

Mais au-delà de cette gestion opérationnelle, les inondations actuelles posent une question plus profonde : celle de l’adaptation des villes togolaises aux nouveaux risques climatiques. Lomé connaît depuis plusieurs décennies une croissance démographique soutenue qui exerce une pression permanente sur les infrastructures urbaines. Malgré les investissements réalisés ces dernières années par le Gouvernement du Président Faure Gnassingbé dans l’assainissement, la construction de bassins de rétention, l’aménagement de caniveaux et la modernisation progressive des réseaux d’évacuation des eaux pluviales, certains quartiers continuent d’enregistrer des accumulations importantes d’eau lors des épisodes pluviométriques exceptionnels.
La répétition de ces événements invite désormais à dépasser la seule logique de réaction. Les spécialistes de la gestion des risques soulignent régulièrement que la résilience urbaine repose autant sur la qualité des infrastructures que sur la planification territoriale, le respect des règles d’urbanisme, l’entretien permanent des ouvrages de drainage, la protection des zones naturelles d’écoulement et l’anticipation grâce aux systèmes d’alerte précoce.

La responsabilité collective face au risque
Le déclenchement du Plan ORSEC rappelle également qu’une catastrophe naturelle ne se gère pas uniquement par l’action de l’État. La coopération des populations demeure un facteur déterminant. Le respect des consignes de sécurité, l’évacuation rapide des zones exposées, la vigilance face aux voies submergées, la protection des personnes vulnérables et la remontée rapide des informations aux services compétents participent pleinement de l’efficacité du dispositif.
Dans toute situation de crise, la résilience nationale repose sur une articulation entre l’action publique et les comportements individuels.
Transformer l’urgence en politique de prévention
Les pluies de ces derniers jours laisseront derrière elles des pertes matérielles importantes et, pour de nombreuses familles, un long processus de reconstruction. Elles constituent également un rappel de la nécessité d’inscrire la gestion des catastrophes dans une stratégie de long terme.

Le déclenchement du Plan ORSEC démontre que le Togo dispose aujourd’hui d’un cadre institutionnel capable d’organiser une réponse coordonnée face aux situations d’urgence. Le véritable défi réside désormais dans la consolidation de cette capacité d’intervenir par une politique plus ambitieuse de prévention : accélération des investissements dans les infrastructures d’assainissement, adaptation des villes aux réalités climatiques, renforcement des systèmes d’alerte, sensibilisation des populations et meilleure intégration du risque dans les politiques d’aménagement du territoire.
Car si les catastrophes naturelles ne peuvent être évitées, leurs conséquences, elles, peuvent être considérablement réduites lorsque l’anticipation devient un principe permanent de l’action publique. Les inondations que connaît actuellement le Togo rappellent ainsi qu’au XXIᵉ siècle, la protection civile ne relève plus seulement de la gestion des crises : elle constitue désormais un véritable enjeu de gouvernance, de développement et de résilience nationale.
Dimas DZIKODO

