Dans les campagnes togolaises, le désherbage chimique tend progressivement à remplacer la houe, la daba, le coupe-coupe et parfois même la charrue. Plus rapide, moins exigeant en main-d’œuvre et relativement accessible, l’herbicide apparaît aux yeux de nombreux producteurs comme une solution miracle. Mais derrière cette révolution silencieuse des pratiques agricoles se cache une question majeure de santé publique. Mauvais dosage, absence d’équipements de protection, produits non homologués, contamination des sols et des eaux, résidus dans l’alimentation : l’usage incontrôlé de ces substances pourrait exposer agriculteurs et populations à des risques dont certains ne se manifestent qu’après plusieurs années.
Par Dimas DZIKODO
Dans de nombreuses localités rurales du Togo, une transformation profonde s’est opérée presque sans bruit. Autrefois, au début de la saison agricole, le paysage des campagnes était rythmé par le bruit des houes, des dabas, des coupe-coupes et des charrues. Défricher, désherber ou sarcler exigeait du temps, de la force physique et parfois la mobilisation de plusieurs membres d’une famille ou d’une équipe de travailleurs agricoles.

Aujourd’hui, dans beaucoup de champs, un pulvérisateur porté au dos et quelques litres de produit chimique suffisent à accomplir en quelques heures un travail qui aurait autrefois nécessité plusieurs journées. Le phénomène s’est tellement banalisé que l’herbicide est désormais perçu, dans plusieurs zones, comme un outil agricole ordinaire. Pourtant, cette facilité a un prix. Et ce prix pourrait être lourd pour la santé humaine, les sols, les ressources en eau, la biodiversité et, à terme, la sécurité alimentaire.
Quand le pulvérisateur remplace la houe
Il faut comprendre les raisons du succès des herbicides auprès des producteurs. Le désherbage manuel est pénible. Il demande une main-d’œuvre abondante, devenue parfois rare et coûteuse dans certaines régions en raison de l’exode rural, du vieillissement des agriculteurs et de l’augmentation des superficies cultivées.
Face à plusieurs hectares envahis par les mauvaises herbes, un exploitant fait rapidement son calcul : là où plusieurs ouvriers devraient travailler pendant plusieurs jours à un coût très élevé, une personne munie d’un pulvérisateur peut traiter une superficie importante en beaucoup moins de temps et à un très moindre frais. L’herbicide réduit donc immédiatement les coûts de main-d’œuvre et la pénibilité du travail. Mais cette efficacité économique à court terme favorise également une utilisation massive, routinière et parfois insuffisamment maîtrisée.
Le problème n’est pas simplement l’existence des herbicides. Dans de nombreux systèmes agricoles modernes, des produits phytopharmaceutiques homologués sont utilisés suivant des règles précises. Le véritable danger apparaît lorsque leur emploi devient incontrôlé : mauvais produit, mauvais dosage, mélanges improvisés, pulvérisation sans protection, utilisation à proximité des habitations et des cours d’eau, réutilisation des emballages ou recours à des substances interdites ou non homologuées. La FAO avertit d’ailleurs que, dans de nombreux pays, les exigences techniques nécessaires à une application sûre et correcte des pesticides et herbicides restent méconnues, négligées ou insuffisamment réglementées sur le terrain, avec des conséquences possibles pour les agriculteurs, les consommateurs et l’environnement.
Un poison potentiel qui peut entrer dans l’organisme de plusieurs manières
Les herbicides appartiennent à la grande famille des pesticides. Ils sont conçus pour détruire ou empêcher le développement des plantes considérées comme indésirables. Leur toxicité varie considérablement selon la substance active, la concentration, la dose reçue, la fréquence d’exposition et les conditions d’utilisation. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) rappelle que les pesticides peuvent être toxiques pour l’être humain et produire des effets aigus ou chroniques selon la quantité absorbée et les modalités d’exposition. Dans les champs, trois principales voies d’exposition doivent particulièrement retenir l’attention selon l’avis d’un Encadreur, un ingénieur agronome de formation, abordé par notre rédaction :
La première est la peau : Lorsqu’un agriculteur remplit son pulvérisateur à mains nues, mélange le produit sans gants, marche dans les cultures fraîchement traitées ou reçoit des gouttelettes sur les jambes, les bras ou le visage, sa peau se trouve directement exposée. Or, sous nos climats chauds, les producteurs travaillent souvent légèrement vêtus : sandales, short, chemise ouverte ou simple tee-shirt.
La deuxième voie est l’inhalation : Pendant la pulvérisation, une partie du produit forme de fines gouttelettes susceptibles d’être transportées par l’air. Lorsque l’applicateur travaille sans masque adapté, il peut respirer ces aérosols. Le risque augmente lorsque la pulvérisation est réalisée face au vent.
-La troisième est l’ingestion : Elle peut être accidentelle (mains contaminées portées à la bouche, nourriture consommée pendant les travaux, eau contaminée, aliments présentant des résidus ou encore stockage d’un produit chimique dans un récipient destiné normalement à l’eau ou aux boissons.)

C’est pourquoi la question des herbicides ne concerne pas seulement celui qui tient le pulvérisateur. Elle concerne potentiellement sa famille, le consommateur et l’environnement dans lequel vivent les communautés.
Les effets immédiats : les premiers signaux d’alerte
Une intoxication aiguë peut apparaître rapidement après une exposition importante. Selon la substance concernée, elle peut provoquer des irritations de la peau et des yeux, des nausées, des vomissements, des maux de tête, des vertiges, des difficultés respiratoires ou d’autres manifestations neurologiques ou digestives. «Ces symptômes ne doivent jamais être banalisés après la manipulation d’un pesticide.» de l’avis d’un médecin.
Le problème est que, dans les campagnes, certains travailleurs agricoles peuvent considérer un malaise après pulvérisation comme une simple fatigue liée au soleil ou au travail. Le producteur se repose quelques heures, boit de l’eau et reprend ses activités le lendemain. Aucune consultation médicale n’a lieu. Aucun cas n’est enregistré. Aucune relation n’est nécessairement faite avec le produit utilisé. Une partie des intoxications peut ainsi rester invisible dans les statistiques sanitaires.
Le danger le plus difficile à percevoir : l’exposition chronique
Le risque le plus préoccupant n’est pas toujours celui qui provoque immédiatement une douleur, selon notre interlocuteur et agent de santé. D’après lui, «certaines conséquences sanitaires potentielles concernent des expositions répétées pendant des mois ou des années.»
L’OMS souligne que «certains pesticides peuvent produire des effets touchant notamment les systèmes nerveux, immunitaire ou reproducteur et que certains sont susceptibles d’être associés au cancer. » Cela impose cependant une précision essentielle. Tous les herbicides ne présentent pas le même danger et il serait scientifiquement incorrect d’affirmer que toute utilisation d’un herbicide provoque automatiquement un cancer, la maladie de Parkinson, le diabète ou une autre maladie chronique.

«Le risque dépend de la molécule, de la dose, de la durée d’exposition, de la voie d’exposition, des équipements de protection utilisés et d’autres facteurs individuels ou environnementaux. » déclare un Professeur d’université qui as requis l’anonymat. Mais les signaux scientifiques existants justifient une vigilance élevée.
Cancer : des substances sous surveillance
Le débat autour des herbicides a notamment été alimenté par le glyphosate, l’un des herbicides les plus connus au monde. En 2015, le Centre international de Recherche sur le Cancer (CIRC), une agence spécialisée de l’OMS a classé le glyphosate comme « probablement cancérogène pour l’homme », « catégorie 2A ». Le CIRC signalait notamment des éléments limités concernant le lymphome non hodgkinien chez l’être humain. D’après nos recoupements, cette classification porte sur le danger intrinsèque d’une substance et ne signifie pas qu’une personne utilisant ponctuellement le produit développera nécessairement un cancer. Mais elle constitue un avertissement sérieux lorsqu’il existe des expositions professionnelles répétées ou insuffisamment protégées.
Plus récemment encore, en 2025, le CIRC a classé notamment l’atrazine et l’alachlore parmi les substances probablement cancérogènes pour l’être humain, illustrant la nécessité d’évaluer les herbicides molécule par molécule plutôt que de considérer tous les produits comme équivalents.
Système nerveux, hormones et reproduction : d’autres préoccupations
Les recherches sur les pesticides dépassent largement le seul domaine du cancer. Des travaux scientifiques s’intéressent également aux associations possibles entre certaines expositions professionnelles prolongées et des troubles neurologiques, notamment certaines maladies neurodégénératives. D’autres molécules peuvent interférer avec des mécanismes hormonaux.
Ce phénomène est particulièrement préoccupant lorsque l’exposition concerne des femmes enceintes, des enfants ou des personnes manipulant régulièrement les substances. C’est précisément la raison pour laquelle les pesticides doivent normalement faire l’objet d’une évaluation toxicologique, d’une homologation, d’un encadrement de leur commercialisation et d’instructions d’utilisation très strictes.
*Diabète et autres maladies modernes*
Dans les villages comme dans les villes, une observation revient fréquemment : les populations ont le sentiment que les cancers, le diabète, l’hypertension, les maladies rénales et d’autres pathologies chroniques sont devenus beaucoup plus visibles qu’autrefois. La tentation est donc forte d’en attribuer directement la responsabilité aux produits chimiques agricoles. La question mérite d’être étudiée. Les maladies chroniques sont généralement multifactorielles : Alimentation, vieillissement de la population, sédentarité, alcool, tabac, facteurs génétiques, pollution environnementale, infections, conditions professionnelles et expositions chimiques peuvent intervenir simultanément. Le pays a ,donc, besoin de recherches scientifiques et d’une véritable surveillance sanitaire des populations agricoles.
Le Togo dispose pourtant d’une réglementation
L’utilisation des pesticides n’évolue pas dans un vide juridique. Les documents officiels disponibles indiquent que la réglementation togolaise repose notamment sur la loi n°96-007 du 3 juillet 1996 relative à la protection des végétaux et ses textes d’application. Le dispositif interdit notamment l’importation, la fabrication, le stockage, la mise sur le marché ou l’utilisation de produits phytopharmaceutiques non autorisés ou non homologués. Plus significatif encore : le site officiel du ministère togolais chargé de l’Agriculture met à disposition plusieurs textes concernant l’homologation et l’interdiction de certains pesticides, parmi lesquels un arrêté portant interdiction d’importation et d’utilisation du glyphosate et de tout produit en contenant. L’enjeu devient donc celui de l’application effective de ces textes : Quels produits sont réellement vendus sur les marchés ruraux ? D’où proviennent-ils ? Sont-ils tous homologués ? Les vendeurs sont-ils agréés ? Les agriculteurs connaissent-ils les substances actives contenues dans les bidons qu’ils achètent ? Les contrôles sont-ils suffisamment réguliers aux frontières, dans les marchés et chez les distributeurs ? Autant de questions qui méritent une réponse publique. Des reportages consacrés au Togo ont déjà soulevé la question de produits phytosanitaires non homologués utilisés par certains exploitants.

Le marché informel, autre maillon dangereux
Un pesticide ne devrait jamais être acheté comme une marchandise ordinaire. Or, lorsque des produits passent par des circuits informels, sans contrôle suffisant, plusieurs problèmes apparaissent. Un agriculteur peut se retrouver avec un produit non homologué, interdit, contrefait, mal étiqueté ou dont les instructions ne sont pas compréhensibles. Il peut également recevoir des conseils approximatifs du vendeur : « Mettez deux bouchons ! » « Mélangez avec tel autre produit !», « Doublez la dose si les mauvaises herbes sont résistantes ! » Dans le domaine des produits chimiques, ce type d’improvisation peut devenir extrêmement dangereux. Le dosage d’un pesticide n’est pas une recette transmise oralement. Il résulte d’une évaluation technique précise.
Le cocktail chimique, pratique particulièrement préoccupante
Un autre comportement doit retenir l’attention : le mélange artisanal de plusieurs produits dans un même pulvérisateur. Certains agriculteurs associent différents herbicides ou combinent herbicides, insecticides et autres produits en espérant obtenir un résultat plus puissant. «Or, sans connaissance toxicologique et sans indication du fabricant ou des services compétents, de telles combinaisons peuvent modifier les niveaux d’exposition ou entraîner des réactions imprévues.» insiste l’ingénieur agronome qui avait accepté abordé la question avec nous. L’idée selon laquelle « plus le produit est fort, mieux le champ sera nettoyé » constitue une dangereuse confusion. «En toxicologie, augmenter arbitrairement la dose signifie avant tout augmenter potentiellement l’exposition.» nous confirme un Technique supérieur de la Biologie alimentaire.
Les enfants et les femmes enceintes, populations à protéger particulièrement
Dans certaines exploitations familiales, la frontière entre le champ et le lieu de vie est faible. Un produit phytosanitaire peut être stocké dans une pièce de la maison. Les vêtements utilisés pour pulvériser sont souvent rapportés au domicile. Le pulvérisateur peut être nettoyé près d’une source d’eau. Des enfants peuvent toucher les emballages. Un applicateur peut rentrer chez lui avec des vêtements contaminés. La prévention doit donc dépasser le seul travailleur agricole. Elle doit englober l’ensemble du foyer.
La terre elle-même paie le prix
L’utilisation excessive ou inappropriée des herbicides pose également un problème environnemental. Lorsqu’un produit est pulvérisé, toute la quantité appliquée ne reste pas nécessairement sur la végétation ciblée. Selon les caractéristiques du produit et les conditions météorologiques, une partie peut dériver avec le vent, atteindre le sol ou être entraînée par les eaux de ruissellement. L’environnement devient alors une autre voie indirecte d’exposition. La FAO rappelle ainsi que de mauvaises pratiques d’application peuvent provoquer des pertes, des déversements et des applications inutiles, avec des conséquences pour l’environnement ainsi que pour la santé des producteurs et des consommateurs.
Cours d’eau, puits et bas-fonds : le risque de contamination
Dans les zones agricoles, le ruissellement mérite une attention particulière. Après une forte pluie, des substances présentes sur les parcelles peuvent être transportées vers les bas-fonds, rivières, retenues d’eau ou autres milieux aquatiques. Or ces mêmes ressources peuvent servir à l’arrosage, à l’abreuvement des animaux, à la pêche ou à certains usages domestiques.

La pollution chimique ne connaît pas les limites administratives d’une parcelle agricole. Ce que l’on pulvérise aujourd’hui dans un champ peut potentiellement migrer demain vers d’autres compartiments de l’environnement.
Une biodiversité agricole elle aussi menacée
L’usage systématique d’herbicides peut également affecter des plantes qui ne constituent pas nécessairement des adventices dangereuses. Certaines participent à l’alimentation des insectes, protègent les sols ou font partie des écosystèmes ruraux,d’après nos recherches. Une agriculture durable ne consiste donc pas simplement à éliminer toute végétation autour d’une culture. Elle consiste à gérer les adventices en tenant compte du rendement, de la santé des sols et de l’équilibre écologique.
Les équipements de protection : presque aussi importants que le produit lui-même
Un agriculteur manipulant des herbicides devrait disposer, selon le produit et son étiquette, d’équipements de protection appropriés : vêtements couvrants, gants résistants aux produits chimiques, chaussures adaptées, protection des yeux et, lorsque requis, protection respiratoire appropriée. Il devrait également connaître les règles fondamentales : ne pas pulvériser face au vent ; ne pas manger ni boire pendant le traitement ; respecter strictement les doses prescrites ; ne jamais déboucher une buse avec la bouche ; se laver soigneusement après manipulation ; changer et laver séparément les vêtements contaminés ; tenir les produits hors de portée des enfants ; respecter les délais prévus avant certaines interventions ou récoltes ; ne jamais transvaser un pesticide dans une bouteille d’eau ou de boisson.
Dans la réalité, le coût et l’inconfort des équipements sous un climat chaud peuvent décourager leur utilisation. Mais travailler sans protection revient à faire du corps humain la première barrière entre le produit chimique et l’environnement.
Les emballages vides : un danger que l’on oublie*
Le danger ne disparaît pas lorsque le bidon est vide. Un emballage ayant contenu un herbicide peut conserver des résidus. Il ne devrait jamais être récupéré pour stocker de l’eau, de l’huile, une boisson ou des aliments. Il ne devrait pas non plus être abandonné dans un champ, jeté dans un cours d’eau ou brûlé de manière incontrôlée.
La gestion de ces emballages doit faire partie intégrante de toute politique nationale relative aux pesticides.
Faut-il alors revenir entièrement à la houe, au Daba et au coupe-coupe ?
La solution n’est probablement pas de demander à l’agriculteur du XXIᵉ siècle d’abandonner toute innovation pour revenir exclusivement aux méthodes les plus pénibles d’autrefois. L’enjeu est plutôt de sortir de cette opposition simpliste : soit la houe, soit le poison. Entre les deux existent plusieurs solutions.
La mécanisation du désherbage, les débroussailleuses adaptées, la rotation des cultures, le paillage, les plantes de couverture, les techniques culturales réduisant la prolifération des adventices, le désherbage mécanique et la lutte intégrée peuvent diminuer la dépendance aux herbicides. Les biopesticides constituent également l’une des pistes explorées.
Le Togo a d’ailleurs lancé un projet visant une meilleure gestion des pesticides et la promotion de solutions alternatives, notamment des biopesticides dans le maraîchage.
Former avant de vendre
L’un des grands défis reste la formation. Toute personne peut-elle acheter un herbicide puissant et repartir immédiatement vers son champ sans connaître précisément les risques ? Dans un domaine où une mauvaise manipulation peut affecter l’utilisateur, sa famille, les consommateurs et l’environnement, la question mérite d’être posée.
Les producteurs devraient être formés aux substances utilisées, aux doses, à la lecture des pictogrammes, à la protection individuelle, au stockage, aux premiers gestes en cas d’exposition et à la gestion des emballages. Les vendeurs eux-mêmes devraient être identifiés, formés et contrôlés.
Les agents de santé doivent également être impliqués
Le phénomène n’est pas uniquement agricole. Il est aussi sanitaire. Les structures de santé implantées dans les zones rurales devraient pouvoir documenter systématiquement les suspicions d’intoxication aux pesticides. Lorsqu’un agriculteur arrive avec des nausées, des vertiges, des difficultés respiratoires ou une irritation après une pulvérisation, l’interrogatoire médical devrait rechercher une éventuelle exposition chimique.
Un système national de toxicovigilance permettrait de savoir quelles substances provoquent le plus d’incidents, dans quelles régions et dans quelles circonstances. Sans données, le phénomène demeure invisible.
Ce que l’État pourrait renforcer
La situation appelle une action coordonnée entre les ministères chargés de l’Agriculture, de la Santé, de l’Environnement, du Commerce et de la Sécurité. Il faudrait notamment renforcer les contrôles aux frontières et sur les marchés, identifier les circuits clandestins, publier régulièrement la liste des produits autorisés et interdits dans un langage accessible aux producteurs, contrôler les distributeurs, organiser des campagnes massives de sensibilisation en langues nationales et renforcer les capacités des agents d’encadrement agricole.
Une attention particulière devrait également être accordée aux analyses de résidus dans les denrées alimentaires, aux contrôles de qualité des eaux dans les zones agricoles intensives et aux études sur l’exposition professionnelle des producteurs.
La recherche togolaise doit s’emparer du problème
Il manque surtout des données nationales récentes et systématiques permettant de mesurer précisément l’ampleur de l’exposition. Combien de producteurs utilisent régulièrement des herbicides ? Quels produits ? À quelles doses ? Combien utilisent effectivement des gants ? Combien portent une protection respiratoire adaptée ? Combien achètent leurs produits hors des circuits agréés ? Quels résidus trouve-t-on dans les sols, l’eau et les produits alimentaires ? Quelles pathologies sont davantage observées parmi les applicateurs fortement exposés ?
Des chercheurs en toxicologie, médecine, agronomie, santé environnementale et épidémiologie pourraient travailler conjointement sur ces questions. Car ce qui n’est pas mesuré reste difficile à combattre.
Une question de responsabilité collective
Les agriculteurs ne doivent surtout pas être désignés comme les seuls responsables. Ils utilisent les solutions qu’ils trouvent disponibles, abordables et efficaces. Un producteur qui doit nettoyer cinq hectares en quelques jours, sans machines et sans main-d’œuvre suffisante, choisira naturellement la solution qui lui permet de sauver sa saison. La responsabilité est donc collective. Elle concerne les pouvoirs publics qui réglementent. Les importateurs qui mettent les produits sur le marché. Les vendeurs qui conseillent les utilisateurs. Les techniciens qui encadrent les producteurs. Les scientifiques qui évaluent les risques. Les médias qui informent. Et les consommateurs qui ont eux aussi le droit de savoir comment les aliments arrivent dans leur assiette.
Ne pas attendre une catastrophe sanitaire pour agir
L’histoire de la santé publique montre qu’une exposition chronique peut rester longtemps silencieuse. Lorsque certaines maladies apparaissent plusieurs années après les premières expositions, il devient extrêmement difficile d’établir individuellement leur origine. C’est précisément pour cette raison que le principe de prévention doit primer.
Il ne s’agit pas de provoquer la peur. Il ne s’agit pas davantage d’affirmer que tous les malades du cancer, du diabète ou de troubles neurologiques au Togo le sont à cause des herbicides. Une telle conclusion ne serait pas scientifiquement défendable.
Mais il serait tout aussi irresponsable d’ignorer les connaissances internationales démontrant que certains pesticides peuvent présenter des dangers graves et que l’exposition répétée ou incontrôlée doit être évitée.
Le progrès agricole ne doit pas se transformer en recul sanitaire
Le Togo a besoin d’augmenter sa production agricole. Il a besoin de moderniser ses exploitations. Il a besoin de réduire la pénibilité du travail paysan. Mais aucune augmentation de rendement ne peut justifier que les travailleurs agricoles soient exposés sans information, sans protection et sans contrôle à des substances potentiellement dangereuses.
Le pulvérisateur ne doit pas devenir le symbole d’une modernisation agricole qui sacrifierait silencieusement la santé de ceux qui nourrissent le pays. Hier, la houe, la daba, le coupe-coupe et la charrue faisaient transpirer le cultivateur. Aujourd’hui, la chimie lui permet d’aller plus vite.
Mais cette rapidité ne doit jamais nous faire oublier une question fondamentale : quel prix notre société acceptera-t-elle de payer demain pour les mauvaises pratiques agricoles d’aujourd’hui ? C’est maintenant que les contrôles doivent être renforcés. C’est maintenant que les agriculteurs doivent être formés. C’est maintenant que les produits interdits ou non homologués doivent être traqués. C’est maintenant que la recherche doit mesurer l’exposition réelle de nos populations.
C’est maintenant, enfin que doivent être développées des alternatives accessibles permettant au paysan de produire efficacement sans avoir à choisir entre la pénibilité extrême du désherbage manuel et une dépendance excessive aux produits chimiques. Car protéger l’agriculture togolaise ne consiste pas seulement à protéger les récoltes. C’est d’abord protéger la terre, l’eau, la nourriture et surtout la vie de ceux qui la cultivent.
Dimas DZIKODO

