Le 19 septembre 2002 demeure un tournant majeur de l’histoire contemporaine de la Côte d’Ivoire. Cet événement, douloureux mais fondateur, a profondément marqué le destin national. Vingt-trois ans après, force est de constater que ceux qui ont tiré profit de ce combat pour accéder aux délices du pouvoir préfèrent aujourd’hui le silence, le reniement, voire la falsification de l’histoire.
Le régime actuel, dirigé par Alassane Ouattara et son parti, le RHDP, prend une distance honteuse vis-à-vis de la rébellion de 2002. Pourtant, chacun sait que sans elle, jamais Alassane Ouattara n’aurait accédé à la magistrature suprême. Les faits sont têtus, et les documents d’archives, les témoignages publics et les paroles prononcées autrefois sont là pour rappeler la vérité.
𝐋𝐞 𝐝𝐢𝐬𝐜𝐨𝐮𝐫𝐬 𝐝’𝐡𝐨𝐦𝐦𝐚𝐠𝐞 𝐝𝐞 𝐎𝐮𝐚𝐭𝐭𝐚𝐫𝐚 𝐚̀ 𝐆𝐮𝐢𝐥𝐥𝐚𝐮𝐦𝐞 𝐒𝐨𝐫𝐨 (𝟖 𝐦𝐚𝐫𝐬 𝟐𝟎𝟏𝟐)
Lors de la démission du Premier ministre Guillaume Soro en mars 2012, Alassane Ouattara s’exprimait en ces termes :
« Je voudrais vous rendre hommage pour le rôle que vous avez joué dans le rétablissement de la démocratie dans notre pays. Vous avez amplement contribué dans la signature de l’Accord de Ouagadougou. Grâce à vos efforts inlassables, vous avez amené la Côte d’Ivoire à des élections libres et transparentes en 2010. Cela n’a pas été chose facile. A l’occasion de la grave crise postélectorale que notre pays a connue, vous vous êtes mis du côté de la vérité et de la démocratie. Et vos actions ont été plus que déterminantes. Enfin depuis votre nomination à la tête du gouvernement, vous avez su faire preuve de rigueur, de discipline et de solidarité. Vous avez posé les jalons pour le redécollage économique de la Côte d’Ivoire et surtout son rayonnement régional et international. Sans oublier le grand chantier de sécurisation de nos compatriotes et d’harmoniser les jeux sur les grands dossiers de l’Etat, leurs biens. Vous avez institué des séminaires gouvernementaux pour renforcer la cohésion gouvernementale. Vous avez adopté une charte d’éthique et de déontologie qui a édité des règles et des valeurs morales faites de principes déontologiques. Tout au long de ces années, vous avez démontré votre qualité d’homme d’Etat et de devoir. Profondément attaché à son pays. Sachez que la Côte d’Ivoire saura toujours compter sur votre efficacité, votre engagement, votre patriotisme et votre loyauté pour approfondir la démocratie et apporter un mieux-être aux populations. Mon cher frère. Mon jeune frère, »
Ces paroles publiques ne laissent place à aucune ambiguïté : Guillaume Soro fut reconnu comme l’artisan principal du retour de la démocratie et un pilier de l’accession d’Alassane Ouattara au pouvoir.
𝐋’𝐡𝐨𝐦𝐦𝐚𝐠𝐞 𝐩𝐮𝐛𝐥𝐢𝐜 𝐝’𝐀𝐥𝐚𝐬𝐬𝐚𝐧𝐞 𝐎𝐮𝐚𝐭𝐭𝐚𝐫𝐚 𝐚̀ 𝐆𝐮𝐢𝐥𝐥𝐚𝐮𝐦𝐞 𝐒𝐨𝐫𝐨 𝐩𝐨𝐮𝐫 𝐬𝐨𝐧 𝐜𝐨𝐦𝐛𝐚𝐭 𝐚𝐮 𝐬𝐞𝐢𝐧 𝐝𝐞𝐬 𝐅𝐨𝐫𝐜𝐞𝐬 𝐍𝐨𝐮𝐯𝐞𝐥𝐥𝐞𝐬 (𝐅𝐞𝐫𝐤𝐞́, 𝟕 𝐣𝐮𝐢𝐥𝐥𝐞𝐭 𝟐𝟎𝟏𝟑)
À Ferké, quelques mois plus tard, Alassane Ouattara affirmait :
« Ferké est spécial, parce que Ferké connait un jeune qui a grandi ici, qui a fait le petit séminaire à Katiola, qui a fait preuve d’un courage exceptionnel. Bien sûr, il a estimé à un moment donné que nous les anciens déjà engagés dans une voie, mettions trop de temps pour faire aboutir notre combat. Il a fait preuve de sacrifice, il s’est battu pour que les populations au Nord puissent retrouver leur dignité par la nationalité ivoirienne. Je souhaiterais rendre hommage à Soro Guillaume pour les combats qu’il a menés, son courage, sa fidélité. S’il a fait cela, c’est parce qu’il aime la Côte d’Ivoire. Je voudrais te féliciter cher filleul pour ton courage, ta fidélité et ton patriotisme. »
Comment comprendre qu’aujourd’hui celui qui était salué comme un “filleul” courageux et patriotique soit devenu un ennemi d’État, poursuivi et exilé ?
𝐋𝐞𝐬 𝐫𝐞́𝐯𝐞́𝐥𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧𝐬 𝐝𝐞 𝐊𝐨𝐧𝐞́ 𝐙𝐚𝐤𝐚𝐫𝐢𝐚 𝐬𝐮𝐫 𝐥𝐞 𝐟𝐢𝐧𝐚𝐧𝐜𝐢𝐞𝐫 𝐞𝐭 𝐥𝐞 𝐜𝐨𝐦𝐦𝐚𝐧𝐝𝐢𝐭𝐚𝐢𝐫𝐞 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐫𝐞́𝐛𝐞𝐥𝐥𝐢𝐨𝐧
Dans une vidéo publique, Koné Zakaria, ancien commandant des Forces nouvelles, dévoilait la vérité sur l’implication d’Alassane Ouattara :
« Si vous supportez le MPCI, ne le faites pas pour Zakaria ni pour IB (Ibrahim Coulibaly, ndlr) ni pour quelqu’un d’autre, sinon pour celui qui a acheté nos armes, c’est-à-dire Alassane Dramane Ouattara. (…) Nous avons pris les armes mais ce n’est pas IB qui les a achetées. Que cette vérité soit sue de tous aujourd’hui. (…) Ce n’est pas pour IB ni pour Soro, c’est pour Alassane que nous avons pris les armes. »
Ces propos, documentés dès 2005 rappellent que la rébellion fut surtout l’affaire d’Alassane Ouattara car, comme l’a révélé Koné Zakaria, « lorsque nous étions en exil, c’est Alassane Ouattara qui s’occupait de nous. Il nous apportait régulièrement du riz et la somme de 25 millions de francs par mois ». Selon l’un des chefs militaire de l’ex rébellion c’est ADO qui a apporté les moyens financiers et matériels qui ont permis à la rébellion d’agir.
𝐋𝐞𝐬 𝐝𝐨𝐜𝐮𝐦𝐞𝐧𝐭𝐬 𝐝𝐞́𝐜𝐥𝐚𝐬𝐬𝐢𝐟𝐢𝐞́𝐬 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐝𝐢𝐩𝐥𝐨𝐦𝐚𝐭𝐢𝐞 𝐟𝐫𝐚𝐧𝐜̧𝐚𝐢𝐬𝐞
Enfin, la déclassification d’un document officiel de l’armée française confirme ces indices :
« Concernant le processus de Désarmement, Démobilisation et Réinsertion (DDR), il semble de plus en plus clair que le blocage actuel relève de Guillaume Soro, inspiré par Ouattara. Il conviendrait de tenir aux deux intéressés un langage politique convaincant, en soulignant que la seule possibilité de renverser Gbagbo passe par les élections. Serge Degallaix, conseiller diplomatique du Premier ministre d’alors, qui connaît bien Alassane Ouattara, pourrait passer directement ce message à l’intéressé, en lui demandant de répercuter à Guillaume Soro. Acceptez-vous ces propositions ? » (Correspondance du Général Jean-Louis Georgelin à Jacques Chirac, 2004).
Ce document prouve que la communauté internationale savait pertinemment le rôle d’Alassane Ouattara dans la rébellion, rôle qu’il nie aujourd’hui.
Face à ces témoignages et preuves accablants, le silence actuel du pouvoir est révélateur. Alassane Ouattara et le RHDP tentent d’effacer ou de minimiser leur rôle dans l’histoire récente du pays. Ils jouissent des fruits de la rébellion, mais ils refusent d’en reconnaître la paternité.
Cette attitude relève d’une véritable psychanalyse politique : le régime vit dans une contradiction permanente. Il bénéficie de l’œuvre de la rébellion, qui l’a porté au pouvoir, mais redoute la colère populaire face aux violences et aux souffrances qu’elle a causées. Alors, pour se protéger, il charge Guillaume Soro d’endosser seul le poids de cette mémoire douloureuse, tout en s’attribuant les acquis démocratiques qu’elle a permis.
Ce reniement est doublement coupable : d’abord parce qu’il falsifie l’histoire, ensuite parce qu’il prive les nouvelles générations de la vérité sur leur passé.
Le 19 septembre ne peut être effacé ni transformé en non-événement. Ceux qui hier en ont été les acteurs et les bénéficiaires directs n’ont pas le droit de se réfugier aujourd’hui dans le silence ou le reniement.
L’histoire nationale doit être assumée dans toute sa complexité : ses ombres, ses douleurs, mais aussi ses acquis. En tentant d’effacer son rôle dans la rébellion, le pouvoir actuel ne fait que trahir la mémoire collective.
Car, en politique comme dans la vie des nations, une vérité demeure immuable : les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.
Par TOURÉ Moussa

