Adoptée par 164 voix à l’Assemblée générale des Nations Unies, la résolution défendue par le Togo au nom de l’Union africaine appelle à corriger les distorsions héritées de certaines projections cartographiques, notamment celle de Mercator. Au-delà de la géographie, Lomé présente cette initiative comme un enjeu de justice cognitive, de vérité historique et de rééquilibrage de la représentation du continent africain dans l’imaginaire mondial.

Par Dimas DZIKODO

Le Togo vient d’enregistrer à New York un succès diplomatique à forte portée symbolique pour l’Afrique. L’Assemblée générale des Nations Unies a adopté, vendredi 4 septembre 2026, par 164 voix pour, la résolution intitulée « Corriger la carte : rééquilibrer la représentation cartographique mondiale et promouvoir une représentation équitable des régions du monde, en particulier de l’Afrique ». Porté par la République togolaise au nom de l’Union africaine, le texte ouvre un débat qui peut paraître, à première vue, essentiellement technique, mais qui touche en réalité à des questions beaucoup plus profondes : la représentation du monde, la transmission des savoirs, le poids des héritages historiques et la place de l’Afrique dans l’imaginaire collectif international.

La carte n’est jamais totalement neutre

Depuis plusieurs siècles, une grande partie des cartes utilisées dans les écoles, les administrations, les médias et les outils numériques s’appuie directement ou indirectement sur la projection de Mercator. Conçue au XVIe siècle pour répondre notamment aux besoins de la navigation, celle-ci présente l’avantage de préserver certaines directions, mais elle déforme fortement les superficies à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur.

Le problème n’est donc pas que la projection de Mercator serait scientifiquement « fausse » dans son principe : toute représentation plane d’une planète sphérique impose nécessairement des déformations. La question soulevée par la résolution concerne plutôt les usages qui ont été faits d’une projection particulière et les conséquences de sa généralisation lorsqu’il s’agit de comparer visuellement la taille des continents.

Sur de nombreuses cartes de ce type, les régions situées aux hautes latitudes apparaissent considérablement agrandies, tandis que les territoires proches de l’équateur, dont une grande partie de l’Afrique, donnent une perception visuelle qui ne correspond pas à leurs proportions réelles. C’est précisément cette représentation durable que la résolution entend interroger.

Une bataille de représentation autant que de géographie

Dans un communiqué publié à New York, le ministère togolais des Affaires étrangères insiste sur les conséquences cognitives, éducatives, culturelles, géopolitiques et socioéconomiques susceptibles de découler de représentations cartographiques disproportionnées. Derrière l’initiative apparaît une conviction : une carte n’est pas seulement un instrument permettant de situer des territoires ; elle contribue également à construire la perception que les sociétés ont du monde et d’elles-mêmes.

Lorsque plusieurs générations grandissent avec une représentation où certains continents paraissent beaucoup plus imposants qu’ils ne le sont proportionnellement, tandis que d’autres semblent réduits, la distorsion géographique peut progressivement devenir une distorsion mentale.

Pour les promoteurs de la résolution, corriger cette perception participe par conséquent d’une forme de justice cognitive. Il s’agit de faire correspondre davantage l’image du monde à la réalité des superficies, tout en sensibilisant les citoyens aux choix scientifiques et historiques qui sous-tendent toute projection cartographique.

Equal Earth mise en avant comme alternative

La résolution encourage ainsi le recours aux projections dites équivalentes, qui conservent les rapports de superficies entre les différentes régions du globe. Elle cite notamment la projection Equal Earth, récemment retenue par l’Union africaine et conçue pour représenter plus fidèlement les superficies relatives des continents tout en conservant une apparence générale facilement lisible.

L’ambition n’est donc pas simplement de remplacer une carte par une autre. Le texte invite les États à repenser les usages cartographiques dans les outils pédagogiques, administratifs et numériques, mais également à intégrer dans les programmes scolaires une approche plus critique de la cartographie et de son histoire. La résolution demande par ailleurs un renforcement des capacités géospatiales nationales, particulièrement dans les pays en développement, à travers la formation, l’amélioration de l’accès aux données et le transfert de technologies.

États, organisations internationales et géants du numérique interpellés

L’un des aspects majeurs du texte réside dans l’étendue des acteurs auxquels il s’adresse. Les États membres sont invités à diffuser davantage les projections équivalentes et à promouvoir l’initiative « Corriger la carte » aux niveaux national, régional et international. Les organisations internationales et régionales sont, de leur côté, appelées à renforcer la coopération entre l’UNESCO, le Programme des Nations Unies pour le développement, les institutions spécialisées et les structures compétentes dans le domaine de l’information géospatiale. La résolution encourage également la recherche et l’innovation afin de favoriser la production de cartes scientifiquement rigoureuses et adaptées aux différents usages.

Mais le texte s’adresse aussi directement aux entreprises technologiques et aux plateformes numériques. À l’heure où des milliards de personnes découvrent désormais le monde à travers des écrans, des applications de navigation et des plateformes numériques, les choix cartographiques des grands acteurs technologiques disposent d’une influence considérable. Ces entreprises sont donc encouragées à dialoguer avec les États et les organisations régionales afin d’intégrer des représentations plus fidèles dans leurs systèmes.

L’école et les médias au cœur de la réforme des perceptions

La bataille souhaitée par l’Union africaine ne pourra cependant être gagnée uniquement dans les chancelleries ou les institutions internationales. Les universités, établissements scolaires, centres scientifiques et médias constituent un autre terrain décisif.

La résolution appelle ces acteurs à expliquer davantage au public les limites des différentes projections cartographiques, ainsi que leurs implications culturelles et géopolitiques. Elle préconise la diffusion de cartes scientifiquement établies et proportionnelles aux superficies réelles lorsque ce critère est pertinent. À travers cette démarche, l’objectif apparaît également pédagogique : apprendre aux nouvelles générations qu’une carte est toujours le résultat d’un choix de représentation et qu’aucune projection ne saurait restituer simultanément et parfaitement les superficies, les distances, les angles et les formes d’une Terre sphérique sur une surface plane.

Cette dimension scientifique permet précisément de donner davantage de consistance à l’initiative : il ne s’agit pas d’opposer une cartographie « africaine » à une cartographie « occidentale », mais d’adapter les représentations aux usages et de mettre fin à l’utilisation quasi automatique d’un seul modèle lorsque celui-ci ne répond pas à l’objectif recherché.

Une victoire diplomatique pour Lomé

Pour la diplomatie togolaise, l’adoption du texte constitue également une reconnaissance de sa capacité à porter un dossier africain jusqu’à l’Assemblée générale des Nations Unies et à construire autour de celui-ci une majorité particulièrement large. Le gouvernement togolais a d’ailleurs salué l’engagement des délégations ayant participé aux négociations, estimant que les différentes contributions ont permis d’aboutir à un texte suffisamment équilibré pour recueillir l’adhésion de l’immense majorité des États membres.

Le ministre togolais des Affaires étrangères, de la Coopération, de l’Intégration africaine et des Togolais de l’extérieur, le professeur Robert Dussey, représentant le président du Conseil Faure Essozimna Gnassingbé, voit dans cette adoption une victoire dépassant largement les frontières togolaises. Selon les propos rapportés dans le communiqué gouvernemental, le ministre considère qu’il s’agit d’« une victoire pour l’exactitude », mais également pour les générations africaines appelées à grandir avec une représentation plus fidèle de la place de leur continent dans le monde. Le Togo souligne d’ailleurs que la résolution appartient à l’Union africaine tout entière, même si Lomé en a assuré le portage diplomatique aux Nations Unies.

Une initiative inscrite dans la question plus vaste des réparations

Le contexte politique et historique de l’adoption du texte n’est pas anodin. Celle-ci intervient au cours de la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine 2025-2034 et dans le cadre de la dynamique africaine consacrée à la justice et aux réparations pour la période 2026-2035.

À ce titre, « Corriger la carte » dépasse la seule question des dimensions géographiques. Elle s’intègre dans une démarche beaucoup plus large visant à revisiter certains héritages historiques et à réexaminer les mécanismes par lesquels l’Afrique a parfois été représentée, racontée ou perçue depuis l’extérieur. La portée de la résolution devra toutefois désormais se mesurer à ses traductions concrètes.

L’adoption d’un texte aux Nations Unies ne modifiera pas automatiquement les cartes utilisées dans les écoles, les atlas, les administrations ou les plateformes numériques. L’enjeu commence donc après le vote : convaincre les États, les éditeurs, les institutions éducatives, les médias et les géants technologiques de modifier effectivement certaines pratiques.

Après la victoire diplomatique, le défi de l’application

C’est probablement sur ce terrain que se jouera la véritable réussite de l’initiative togolaise et africaine. Transformer les habitudes cartographiques mondiales exigera du temps, des choix pédagogiques, des investissements technologiques et une coopération soutenue entre gouvernements, scientifiques et entreprises privées.

Mais le vote du 4 septembre constitue déjà un jalon politique majeur : pour la première fois à cette échelle, la question de la représentation disproportionnée des continents est installée au cœur d’un débat multilatéral porté par une très large majorité d’États. La bataille engagée à New York est donc moins celle d’une simple carte que celle du regard porté sur le monde.

Et c’est peut-être là toute la portée de l’initiative : rappeler qu’à l’heure où l’Afrique revendique une représentation plus équitable dans les institutions internationales, dans l’économie mondiale et dans la gouvernance multilatérale, cette exigence commence aussi par quelque chose d’apparemment élémentaire : la manière dont le continent apparaît sur la carte du monde.

Dimas DZIKODO

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