Une simple convention de coopération décentralisée peut-elle provoquer un incident diplomatique entre deux États africains ? La question est désormais au cœur de l’actualité après le communiqué publié, le 22 juillet 2026, par le ministère comorien des Affaires étrangères. Dans ce document officiel, Moroni dénonce avec vigueur la signature d’un accord de coopération entre la Région de la Kara, au nord du Togo, et l’île de Mayotte, qualifiée par les autorités comoriennes de « territoire sous occupation française ». Derrière cette protestation se cache l’un des plus anciens différends territoriaux du continent africain, où se mêlent droit international, diplomatie et solidarité panafricaine.

Par Dimas DZIKODO

Une coopération locale aux répercussions internationales

Dans son communiqué en date de ce 22 juillet, le Gouvernement de l’Union des Comores affirme avoir appris la conclusion d’un accord de coopération décentralisée entre la Région de la Kara et Mayotte. Pour Moroni, cet acte constitue bien davantage qu’une simple initiative entre collectivités territoriales.

Les autorités comoriennes estiment que cette coopération porte atteinte à leur intégrité territoriale en laissant supposer une reconnaissance implicite de Mayotte comme territoire français. Elles dénoncent un acte « allant à l’encontre du droit international et des résolutions pertinentes de l’Union africaine » et expriment l’espoir que le Gouvernement togolais reconsidérera cette signature afin de demeurer fidèle aux principes de solidarité africaine.

Cette réaction illustre combien le dossier de Mayotte demeure un sujet de très haute sensibilité diplomatique, plus de cinquante ans après l’accession des Comores à l’indépendance.

Pourquoi Mayotte demeure un sujet sensible

Le différend remonte aux consultations référendaires organisées en 1974. Alors que les autres îles de l’archipel choisissent l’indépendance, la majorité des électeurs de Mayotte se prononce en faveur du maintien au sein de la République française. Depuis lors, la France exerce sa souveraineté sur l’île, devenue département français d’outre-mer en 2011.

L’Union des Comores, pour sa part, n’a jamais reconnu cette évolution institutionnelle. Moroni considère que Mayotte fait historiquement et juridiquement partie intégrante de son territoire national et qualifie régulièrement la présence française d’occupation.

Cette divergence fondamentale explique la vive réaction suscitée par toute initiative pouvant être interprétée comme une reconnaissance internationale du statut actuel de Mayotte.

Les fondements juridiques invoqués par Moroni

Si le communiqué comorien demeure succinct, il s’appuie implicitement sur plusieurs principes majeurs du droit international. Le premier concerne les nombreuses résolutions adoptées depuis les années 1970 par l’Assemblée générale des Nations Unies, qui ont réaffirmé l’unité de l’archipel des Comores et rappelé le principe de son intégrité territoriale.

Le second repose sur la doctrine constante de l’Organisation de l’Unité africaine, reprise par l’Union africaine, qui demeure attachée au respect des frontières héritées de la décolonisation et considère traditionnellement Mayotte comme faisant partie intégrante de l’Union des Comores.

Enfin, Moroni invoque les principes généraux du droit international consacrés par la Charte des Nations Unies, notamment le respect de la souveraineté des États, de leur intégrité territoriale et le principe de non-ingérence.

C’est à la lumière de cet ensemble normatif que les autorités comoriennes estiment qu’une coopération officielle avec Mayotte pourrait fragiliser leur position diplomatique.

Une question de souveraineté plus que de coopération

Sur le plan juridique, il convient toutefois de distinguer la coopération décentralisée de la reconnaissance d’un statut territorial. Dans de nombreux États, les collectivités territoriales développent des partenariats internationaux dans les domaines économique, culturel, éducatif ou environnemental. Ces accords techniques ne constituent pas, en principe, des actes de reconnaissance internationale, compétence qui relève exclusivement des gouvernements centraux.

Toutefois, lorsqu’une collectivité étrangère est située sur un territoire faisant l’objet d’un différend international, la portée symbolique d’une telle coopération peut être interprétée différemment par les États concernés. C’est précisément cette dimension politique qui explique la réaction rapide de Moroni.

Quels risques pour les relations entre le Togo et les Comores ?

À ce stade, rien ne laisse présager une crise diplomatique majeure. Les relations entre Lomé et Moroni sont traditionnellement empreintes de cordialité, les deux pays partageant leur appartenance à l’Union africaine, à la Francophonie ainsi qu’à plusieurs organisations internationales. Néanmoins, une absence de clarification pourrait entraîner un refroidissement des relations bilatérales. Selon un diplomate contacté par notre rédaction, Les Comores pourraient multiplier les démarches diplomatiques auprès des autorités togolaises ou porter la question devant les instances compétentes de l’Union africaine afin de rappeler la position historique de l’organisation continentale sur Mayotte. Une telle évolution ne servirait ni les intérêts de Lomé ni ceux de Moroni, deux capitales attachées au dialogue politique et à la coopération sud-sud.

Les voies d’une désescalade diplomatique

Pour les spécialistes des relations internationales, plusieurs options permettraient d’apaiser rapidement les tensions. La première consisterait pour le Gouvernement togolais à préciser officiellement que l’accord signé relève exclusivement de la coopération décentralisée et qu’il ne modifie en rien la position diplomatique de l’État togolais sur la question de Mayotte.

Une seconde démarche pourrait prendre la forme d’un rappel explicite de l’attachement du Togo au droit international, aux résolutions pertinentes des Nations Unies et aux décisions de l’Union africaine concernant les différends territoriaux.

Parallèlement, une concertation diplomatique directe entre Lomé et Moroni permettrait d’expliquer les circonstances de la signature et d’éviter toute incompréhension susceptible d’altérer les excellentes relations entre les deux pays.

Enfin, cette affaire pourrait conduire les autorités togolaises à renforcer l’encadrement juridique de la coopération décentralisée, notamment lorsque celle-ci concerne des territoires faisant l’objet de contentieux internationaux.

Une affaire emblématique des défis contemporains

Au-delà du cas particulier de Mayotte, cet épisode rappelle que la mondialisation des collectivités territoriales s’accompagne de responsabilités nouvelles. Les partenariats locaux, autrefois considérés comme de simples instruments de développement, peuvent aujourd’hui produire des effets diplomatiques significatifs lorsqu’ils interfèrent avec des questions de souveraineté.

Le défi consiste désormais à concilier l’ouverture internationale des territoires avec le respect des engagements diplomatiques des États. Pour le Togo comme pour les Comores, l’enjeu dépasse largement le cadre d’un accord régional : il touche à la cohérence de la politique étrangère, au respect des principes du droit international et à la préservation de la solidarité africaine.

Dans cette affaire, la diplomatie apparaît plus que jamais comme le meilleur instrument pour transformer une incompréhension en opportunité de dialogue, afin que la coopération entre les peuples ne devienne pas, malgré elle, un facteur de division entre les États.

Dimas DZIKODO

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