Les crises contemporaines ont ceci de particulier qu’elles ignorent les frontières. Elles naissent dans une région, bouleversent une autre et finissent par reconfigurer l’ensemble des équilibres mondiaux. Le conflit au Moyen-Orient en est une démonstration éclatante. Si les bombes tombent à plusieurs milliers de kilomètres des capitales africaines, leurs répercussions frappent de plein fouet les économies du continent : flambée des prix de l’énergie, perturbation des routes maritimes, tensions sur les chaînes d’approvisionnement, inflation importée et pression croissante sur les finances publiques.
Par Dimas DZIKODO
Longtemps, l’Afrique a abordé ces secousses comme un espace de réception des crises produites ailleurs. Elle en subissait les conséquences sans véritablement participer aux mécanismes internationaux qui en façonnent les réponses. Or cette posture montre aujourd’hui ses limites. Dans un monde où les interdépendances se renforcent, l’absence de coordination devient elle-même un facteur de vulnérabilité.

C’est précisément cette réalité que la Conférence ministérielle extraordinaire de l’Alliance politique africaine, organisée à Lomé, est venue mettre en lumière. Au-delà des déclarations diplomatiques, l’enjeu était ailleurs : faire émerger une réflexion collective sur la manière dont le continent peut construire une capacité propre d’analyse, d’anticipation et d’action face aux crises globales.
Le choix de Lomé n’a rien d’anodin. Depuis plusieurs années, le Togo s’efforce de faire de sa diplomatie un instrument de médiation, de dialogue et de concertation. Avec la création de l’Alliance politique africaine en 2023, cette ambition a pris une dimension plus structurante. L’objectif n’est pas d’ajouter une organisation à un paysage institutionnel africain déjà dense. Il est de créer un espace politique où les États puissent confronter leurs analyses, rapprocher leurs positions et élaborer des réponses communes avant que les événements ne les y contraignent.
Cette approche traduit une évolution plus profonde de la pensée diplomatique africaine. La question n’est plus seulement de savoir comment réagir aux crises, mais comment les anticiper. Dans un environnement international où les rapports de force se recomposent rapidement, la capacité d’anticipation devient une ressource stratégique au même titre que les ressources naturelles, les infrastructures ou les capacités militaires.
Le message porté à Lomé par Faure Essozimna Gnassingbé s’inscrit dans cette logique. En appelant à une lecture systémique des crises contemporaines, le Président du Conseil rappelle une évidence souvent négligée : les défis énergétiques, alimentaires, sécuritaires et commerciaux ne constituent plus des dossiers séparés. Ils relèvent d’un même ensemble d’interdépendances qui exige des réponses coordonnées. Pour l’Afrique, cela implique de dépasser les réflexes nationaux afin de construire une véritable intelligence diplomatique collective.
Les soutiens exprimés par plusieurs dirigeants africains, notamment par Julius Maada Bio, président en exercice de la CEDEAO, illustrent l’intérêt grandissant que suscite cette démarche. Ils traduisent une prise de conscience : dans un ordre international de plus en plus concurrentiel, la dispersion des positions africaines réduit mécaniquement l’influence du continent. À l’inverse, la recherche de convergences accroît sa capacité de négociation et renforce la crédibilité de sa parole.
L’enjeu dépasse largement la crise du Moyen-Orient. Il concerne la place même de l’Afrique dans la gouvernance mondiale. Le continent représente près d’un cinquième de la population de la planète, dispose d’atouts démographiques, économiques et stratégiques considérables, mais peine encore à transformer ce poids objectif en influence politique. Cette équation ne pourra être résolue sans un investissement durable dans les mécanismes de concertation continentale.
C’est sans doute la principale leçon de Lomé. La puissance ne se mesure plus seulement à la taille des économies ou aux capacités militaires. Elle réside également dans l’aptitude à produire des analyses communes, à anticiper les ruptures et à parler d’une voix suffisamment cohérente pour être entendue.
À cet égard, la rencontre de Lomé n’apporte pas toutes les réponses. Elle pose cependant les bonnes questions. Et dans un monde où les crises s’enchaînent plus vite que les institutions ne s’adaptent, c’est déjà un premier pas décisif. L’Afrique semble avoir compris qu’elle ne peut plus attendre que les solutions viennent d’ailleurs. Elle doit désormais apprendre à construire les siennes, collectivement, avec constance et méthode. C’est à cette condition qu’elle cessera d’être le théâtre des conséquences des crises mondiales pour devenir l’un des acteurs de leur gouvernance.
Dimas DZIKODO