Les répercussions de la crise au Moyen-Orient dépassent largement les frontières de cette région stratégique. C’est le principal message porté vendredi à Lomé par le Président du Conseil de la République togolaise, Faure Essozimna Gnassingbé, à l’ouverture de la conférence ministérielle extraordinaire de l’Alliance politique africaine (APA), consacrée au thème : « L’Afrique face à la crise au Moyen-Orient : impacts, défis et réponses stratégiques ». Devant plusieurs ministres des Affaires étrangères, diplomates, responsables d’organisations internationales et experts venus d’Afrique et du Moyen-Orient, le dirigeant togolais a développé une analyse articulée autour de quatre axes majeurs, invitant le continent à renforcer sa capacité d’anticipation, sa résilience économique et sa cohésion diplomatique face à un environnement international devenu plus instable.C’était en présence du Président de la Sierra Leone, Julius Maada Bio, président en exercice de la CEDEAO.

Par Dimas DZIKODO

Une crise qui concerne directement l’Afrique

Dès l’entame de son intervention, Faure Gnassingbé a rejeté l’idée selon laquelle les tensions au Moyen-Orient constitueraient un conflit éloigné des préoccupations africaines. Selon lui, cette crise touche directement les économies africaines, leur sécurité, leur souveraineté ainsi que leur capacité à contribuer à la stabilité internationale. « Aucune instabilité majeure ne reste aujourd’hui confinée à sa région d’origine », a-t-il affirmé, soulignant que les conséquences des tensions géopolitiques se propagent rapidement à travers les marchés mondiaux.

Le Président du Conseil a notamment évoqué les effets de la volatilité des prix de l’énergie, de l’augmentation des coûts du transport maritime, des perturbations des chaînes d’approvisionnement et des risques pesant sur les produits agricoles, les intrants industriels et les équipements indispensables aux économies africaines. Pour les pays importateurs d’hydrocarbures, ces évolutions se traduisent par une pression accrue sur les finances publiques, les balances commerciales et le pouvoir d’achat des populations. Quant aux États producteurs, les bénéfices liés à une hausse temporaire des prix restent, selon lui, largement contrebalancés par l’incertitude économique mondiale.

À ces défis économiques s’ajoutent des risques sécuritaires. Faure Gnassingbé a mis en garde contre les phénomènes de désinformation, de radicalisation, de trafics illicites et de polarisation susceptibles d’accompagner une crise internationale prolongée dans des environnements déjà fragiles.

Faire de la résilience un objectif stratégique permanent

Au-delà du constat, le chef de l’exécutif togolais a appelé les États africains à transformer cette crise en opportunité pour accélérer la construction de leur résilience. À ses yeux, les vulnérabilités révélées aujourd’hui existaient déjà ; la crise actuelle ne fait que les rendre plus visibles.

Il a ainsi plaidé pour une résilience énergétique reposant sur la diversification des sources d’approvisionnement, le développement des interconnexions régionales, l’amélioration des réseaux et une meilleure valorisation des revenus tirés des ressources naturelles. La sécurité alimentaire figure également parmi les priorités mises en avant. Pour Faure Gnassingbé, l’Afrique doit produire davantage, transformer localement ses productions agricoles, sécuriser l’accès aux intrants et intensifier les échanges commerciaux intra-africains afin de réduire sa dépendance extérieure.

Le troisième pilier concerne les infrastructures logistiques et la stabilité macroéconomique. Le Président du Conseil a insisté sur la nécessité de moderniser les ports, de sécuriser les corridors de transport, de renforcer les capacités de stockage et de préserver des marges budgétaires permettant aux États de faire face aux crises sans compromettre leurs investissements de long terme. « L’objectif n’est pas l’autarcie », a-t-il précisé, « mais la réduction des dépendances excessives et le renforcement de notre capacité collective d’action. »

Anticiper plutôt que subir les crises

Pour Faure Gnassingbé, l’erreur serait de considérer la crise actuelle comme un épisode passager. Même en cas d’apaisement des tensions autour du détroit d’Ormuz, les conséquences économiques pourraient perdurer, notamment sur les marchés pétroliers, les coûts du fret maritime, les engrais et les denrées alimentaires. À cela s’ajoutent les incertitudes persistantes liées à la situation à Gaza, aux tensions au Liban et aux fragilités géopolitiques de l’ensemble de la région.

Face à cette réalité, le Président du Conseil estime que l’Afrique doit investir davantage dans les capacités de prospective stratégique, d’analyse des risques, d’alerte précoce et de coordination politique. « La prochaine crise ne viendra pas nécessairement du même endroit ni ne prendra la même forme », a-t-il averti, appelant les États africains à construire durablement une capacité continentale d’anticipation.

Une voix africaine indépendante sur la scène internationale

Le dernier volet du discours a porté sur le rôle diplomatique que l’Afrique doit assumer dans un contexte international marqué par une forte polarisation. Pour Faure Gnassingbé, le continent ne doit pas être contraint de s’aligner automatiquement sur les positions des grandes puissances.

L’Afrique doit plutôt définir sa propre lecture des crises internationales en fonction de ses intérêts, de ses responsabilités et de ses vulnérabilités. Cette position souveraine, a-t-il expliqué, doit permettre au continent de défendre la paix, la stabilité, la sécurité des routes maritimes, la protection des civils et le respect du droit international.

Il a insisté sur le fait que l’Afrique, forte de son expérience des conflits et de leurs conséquences humaines, économiques et sociales, peut devenir une force de désescalade et de dialogue dans les grandes crises internationales. « La voie politique doit primer sur l’escalade », a-t-il déclaré, estimant que le règlement pacifique des différends demeure la seule solution durable.

Lomé veut contribuer à une réponse africaine structurée

En accueillant cette conférence ministérielle extraordinaire de l’Alliance politique africaine, le Togo entend contribuer à l’émergence d’une réflexion collective sur les réponses africaines aux crises mondiales. Selon Faure Gnassingbé, l’ambition de cette rencontre dépasse le simple commentaire de l’actualité internationale. Elle vise à faire émerger une réponse africaine fondée sur quatre principes : la lucidité face aux risques, la résilience économique, la souveraineté stratégique et la responsabilité diplomatique.

Créée à Lomé en mai 2023, l’Alliance politique africaine se veut un cadre souple de concertation permettant aux États africains de rapprocher leurs analyses, de renforcer leur coordination et de défendre plus efficacement les intérêts stratégiques du continent dans un contexte international en profonde mutation.

En conclusion, le Président du Conseil a exprimé le souhait que les travaux de la conférence débouchent sur « une compréhension commune des risques, des priorités plus claires et une volonté renforcée de coordination », estimant que « lorsque l’Afrique se parle et s’organise, elle peut peser davantage sur les affaires du monde ».

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