En recevant le Président du Conseil du Togo, Faure Essozimna Gnassingbé, le mardi 13 octobre 2026 à Pékin, le président chinois Xi Jinping a posé un acte diplomatique dont la portée dépasse largement le cadre des relations bilatérales sino-togolaises. À travers quatre principes consacrés au règlement des crises africaines, le dirigeant de la deuxième puissance économique mondiale a esquissé une doctrine de paix fondée sur la primauté de l’initiative africaine, le respect du droit international, le dialogue politique et le développement durable. Pour le Togo, dont le Président du Conseil conduit la médiation de l’Union africaine dans la crise de l’est de la République démocratique du Congo et mène une diplomatie tous azimuts en vue de promouvoir la paix en Afrique toute entière, cette prise de position revêt une signification particulière. Pour l’Afrique, elle ouvre des perspectives de renforcement de son autonomie diplomatique et de sa capacité à rechercher des solutions durables à ses propres crises.
Par Dimas DZIKODO
La rencontre entre Xi Jinping et Faure Gnassingbé pourrait bien constituer l’une des séquences diplomatiques les plus significatives de cette visite officielle du dirigeant togolais en République populaire de Chine. Alors que les échanges entre Lomé et Beijing sont traditionnellement appréciés à travers leurs retombées économiques, commerciales et infrastructurelles, le sommet du 13 octobre a donné une dimension supplémentaire à ce partenariat : celle de la gouvernance politique et sécuritaire du continent africain.

En présentant quatre principes destinés à guider la participation constructive des différentes parties au règlement des foyers de tension en Afrique, Xi Jinping n’a pas simplement exprimé une position de principe sur les conflits internationaux. Il a proposé une grille de lecture diplomatique qui reconnaît aux États africains la responsabilité première dans la gestion de leurs crises et invite leurs partenaires extérieurs à privilégier l’accompagnement plutôt que la substitution.
Cette initiative intervient dans un contexte continental marqué par la persistance des violences dans la région des Grands Lacs, les défis sécuritaires du Sahel, les conflits armés dans plusieurs régions du continent et les difficultés rencontrées par les mécanismes traditionnels de prévention et de règlement des différends. Elle prend une résonance particulière au moment où le Président Faure Gnassingbé poursuit, sous l’égide de l’Union africaine, ses efforts diplomatiques pour favoriser un règlement durable de la crise opposant notamment la République démocratique du Congo et le Rwanda.
Le leadership africain : une reconnaissance majeure de la souveraineté diplomatique du continent
Le premier principe énoncé par le Président Xi Jinping repose sur une affirmation politique fondamentale : les peuples africains sont les véritables maîtres de leur continent et doivent jouer un rôle central dans la conduite des affaires régionales.
Derrière cette formulation se dessine une conception des relations internationales qui entend reconnaître à l’Afrique la capacité de déterminer ses propres orientations politiques et sécuritaires. Pendant plusieurs décennies, le règlement de nombreux conflits africains a largement dépendu d’initiatives extérieures, parfois conçues sans une participation suffisamment déterminante des États et des institutions du continent. En affirmant la primauté du leadership africain, le président chinois apporte ainsi son soutien à une aspiration ancienne de l’Union africaine : faire des Africains les premiers acteurs de la prévention, de la médiation et de la résolution des conflits qui les concernent.
Pour le Togo, ce principe possède une portée concrète : La désignation du Président Faure Gnassingbé comme médiateur de l’Union africaine dans la crise de l’est de la RDC a placé la diplomatie togolaise au cœur de l’un des dossiers sécuritaires les plus sensibles du continent. Les initiatives diplomatiques engagées autour de cette médiation illustrent précisément cette volonté de rechercher une solution africaine à une crise africaine, tout en maintenant la coopération avec les partenaires internationaux.
L’importance de la déclaration de Xi Jinping réside donc dans la reconnaissance politique qu’elle apporte à ce type de démarche. Sans constituer un mandat nouveau ni une garantie de soutien opérationnel, elle offre une convergence de vues susceptible de renforcer l’environnement diplomatique dans lequel évolue la médiation conduite par le Président du Conseil togolais.
À l’échelle continentale, cette position invite également l’Union africaine, les communautés économiques régionales et les États membres à consolider leurs mécanismes propres de diplomatie préventive, de négociation et de maintien de la paix. Elle rappelle surtout qu’une Afrique appelée à jouer un rôle croissant dans les affaires mondiales doit disposer d’une capacité réelle d’initiative dans la gestion de ses propres défis.
L’équité et la justice : replacer le droit international au centre du règlement des crises
Le deuxième principe défendu par le Président Xi Jinping concerne le respect de l’équité, de la justice, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États. En invoquant les buts et principes de la Charte des Nations unies, le président chinois inscrit sa proposition dans le cadre juridique international qui régit les relations entre les États.
Cette orientation revêt une importance particulière pour un continent où plusieurs conflits sont alimentés par des contestations territoriales, des tensions frontalières, des ingérences étrangères ou des rivalités autour des ressources naturelles. Le respect de la souveraineté ne représente pas seulement une exigence politique ; il constitue l’une des conditions essentielles de la confiance entre les États et de la stabilité des relations régionales.
Dans le contexte de la crise des Grands Lacs, cette approche trouve une application directe. Les tensions entre Kinshasa et Kigali, les questions de sécurité transfrontalière et les accusations réciproques relatives au soutien apporté à différents groupes armés rendent indispensable la recherche d’un cadre de dialogue fondé sur les obligations internationales des parties.
Pour la médiation africaine conduite par le Président Faure Gnassingbé, l’affirmation de ce principe contribue à consolider les fondements juridiques de la négociation. Elle souligne qu’une solution durable doit tenir compte des préoccupations légitimes de sécurité des États sans compromettre leur souveraineté, leur intégrité territoriale ou les droits des populations concernées.
Pour l’ensemble du continent, le message est également significatif : la paix ne saurait se construire durablement sur des rapports de force permanents. Elle exige des règles communes, des engagements respectés et des mécanismes capables de garantir la sécurité de chaque État dans le respect de celle des autres.
La cessation des hostilités et le dialogue : une convergence avec la méthode diplomatique togolaise
Le troisième principe proposé par le Président Xi Jinping repose sur une conviction essentielle : les guerres et les sanctions unilatérales ne suffisent pas à résoudre fondamentalement les différends entre les États. Le président chinois privilégie ainsi le respect mutuel, les consultations élargies, la recherche de compromis et la prise en considération des divergences.
Cette conception de la paix rejoint une approche diplomatique fondée sur la négociation et la recherche de solutions politiques, à laquelle le Togo accorde une place importante dans son action internationale.
Dans les conflits complexes, la victoire militaire d’un protagoniste ne signifie pas nécessairement la disparition des causes profondes de la confrontation. Les antagonismes politiques, les frustrations communautaires, les préoccupations sécuritaires et les intérêts économiques peuvent survivre à la fin des combats et provoquer de nouvelles crises. C’est pourquoi la cessation des hostilités doit généralement s’accompagner d’un processus politique suffisamment inclusif pour transformer une interruption des violences en paix durable.
La démarche de médiation entreprise dans la région des Grands Lacs s’inscrit dans cette logique. Les consultations menées récemment par les facilitateurs de l’Union africaine à Goma, Kigali et Kinshasa témoignent des efforts visant à maintenir les canaux de communication entre des parties profondément divisées. Elles illustrent aussi les difficultés d’un processus dans lequel les initiatives de Washington, de Doha et de l’Union africaine doivent trouver des articulations cohérentes.
Dans cette perspective, les déclarations du Président Xi Jinping présentent un intérêt diplomatique évident pour Lomé. Elles confortent l’idée qu’une médiation africaine peut s’appuyer sur un dialogue exigeant, sans renoncer aux principes de souveraineté et de justice. Elles ne dispensent cependant ni les parties de respecter leurs engagements ni les médiateurs de rechercher des mécanismes crédibles de suivi et de vérification.
À l’échelle africaine, ce troisième principe pourrait encourager une plus grande mobilisation en faveur de la diplomatie préventive. Il invite à intervenir avant que les différends ne dégénèrent en conflits ouverts et à privilégier les voies politiques lorsque la confrontation armée menace la stabilité des États et la sécurité des populations.
Traiter les causes profondes : quand le développement devient un instrument de paix
Le quatrième principe apparaît sans doute comme l’un des plus structurants de la proposition chinoise. En invitant les acteurs internationaux à traiter simultanément les symptômes et les causes profondes des crises, le Président Xi Jinping établit un lien direct entre la sécurité immédiate et le développement à long terme.
Cette approche repose sur une réalité majeure du continent : les conflits ne résultent pas exclusivement de rivalités politiques ou militaires. Ils peuvent également être aggravés par la pauvreté, le chômage, les inégalités territoriales, la faiblesse des infrastructures, les difficultés d’accès aux services publics, les tensions foncières et les déséquilibres dans la répartition des ressources.
Dès lors, rétablir la sécurité sans s’attaquer aux fragilités économiques et sociales qui entretiennent l’instabilité risque de produire des résultats précaires. La consolidation de la paix suppose également la reconstruction des territoires affectés, la création d’emplois, l’amélioration des conditions de vie et le renforcement des capacités institutionnelles.
Pour le Togo, cette approche trouve un écho particulier dans les politiques destinées à renforcer la résilience des communautés et à prévenir l’extension de l’insécurité dans les régions septentrionales. Elle conforte l’intérêt d’une articulation étroite entre les réponses sécuritaires, les investissements sociaux et le développement des économies locales.
Sur le plan continental, elle permet également d’envisager les partenariats économiques comme des instruments de consolidation de la paix. La construction d’infrastructures, le développement agricole, l’industrialisation, l’accès à l’énergie, la formation professionnelle et les investissements productifs peuvent contribuer à réduire certaines vulnérabilités structurelles lorsque ces actions répondent effectivement aux besoins des populations.
Cette quatrième orientation rejoint ainsi les ambitions économiques de la coopération sino-africaine. Elle ouvre la possibilité de mieux articuler les initiatives de sécurité avec les programmes de développement, tout en posant une exigence fondamentale : les investissements doivent produire des bénéfices durables pour les sociétés africaines et contribuer à réduire les déséquilibres qui fragilisent leur stabilité.
Pour le Togo, une rencontre qui renforce la visibilité de sa diplomatie de paix
Au-delà de la portée générale de ces quatre principes, le contexte de leur présentation mérite une attention particulière. Le Président Xi Jinping a choisi de les exposer au cours de son entretien avec le Président Faure Gnassingbé, un dirigeant africain directement engagé dans une mission de médiation continentale.
Cette circonstance donne à la rencontre une dimension diplomatique singulière. Elle permet d’établir un rapprochement entre la vision chinoise du règlement des conflits et la responsabilité confiée au Président du Conseil togolais par l’Union africaine.
Même s’il n’est pas annoncé à ce stade, un soutien matériel spécifique de Beijing à la médiation togolaise, les déclarations officielles rendent clairement compte d’une convergence politique sur les méthodes de règlement des crises et d’une volonté de renforcer la coordination multilatérale. Selon le compte rendu publié par notre confrère Xinhua, le Président Faure Gnassingbé a, d’ailleurs, exprimé l’adhésion du Togo aux principes présentés par son interlocuteur chinois.
Cette convergence peut produire plusieurs effets diplomatiques. Elle contribue d’abord à accroître la visibilité internationale du rôle joué par Lomé dans les initiatives africaines de paix. Elle ouvre ensuite des perspectives de concertation avec Beijing sur les questions de sécurité régionale. Elle peut enfin renforcer la capacité du Togo à promouvoir, dans les enceintes internationales, une conception de la médiation conciliant souveraineté, dialogue et développement.
La rencontre illustre ainsi une évolution possible du positionnement international du Togo : au-delà de ses fonctions de plateforme logistique et de partenaire économique, le pays a le vent en poupe pour consolider son rôle d’acteur diplomatique capable de contribuer à la gestion des grands dossiers africains.
Pour l’Afrique, vers un nouvel équilibre entre coopération internationale et autonomie stratégique
La portée continentale des quatre principes dépasse les seules questions de médiation. En reconnaissant la primauté du leadership africain et en associant le règlement des crises aux exigences du développement, Xi Jinping propose un cadre susceptible de nourrir la réflexion sur la place de l’Afrique dans la gouvernance mondiale.
Cette orientation intervient alors que les États africains cherchent à diversifier leurs partenariats, à renforcer leur influence dans les institutions internationales et à préserver une capacité autonome de décision face aux rivalités entre grandes puissances.
La position exprimée par Beijing peut ainsi être interprétée comme une volonté de soutenir une plus grande place des institutions africaines dans les processus de paix. Elle correspond également à la diplomatie chinoise, qui met régulièrement en avant le respect de la souveraineté, le multilatéralisme et la coopération pour le développement.
Pour autant, l’appropriation africaine des processus de paix ne peut être effective sans moyens financiers, humains et institutionnels suffisants. Elle suppose notamment que l’Union africaine et les organisations régionales disposent de mécanismes de prévention plus réactifs, de capacités de médiation renforcées et d’instruments crédibles pour accompagner l’application des accords.
L’enjeu consiste donc à faire évoluer le continent d’une position où il subit fréquemment les conséquences des crises vers une position où il participe pleinement à la conception, à la conduite et à l’évaluation des solutions.
Dans cette dynamique, la coopération avec la Chine, comme avec les autres partenaires internationaux, pourrait gagner à être fondée sur une complémentarité clairement définie : aux institutions africaines la responsabilité politique et stratégique des initiatives ; aux partenaires extérieurs l’appui diplomatique, technique et économique susceptible d’en faciliter la réussite.
De Beijing à Lomé, un message pour l’avenir de la paix en Afrique
En définitive, les quatre principes proposés par le Président Xi Jinping au cours de sa rencontre avec le Président Faure Gnassingbé constituent davantage qu’une simple déclaration diplomatique. Ils dessinent les contours d’une approche du règlement des crises africaines qui repose sur quatre exigences complémentaires : reconnaître la responsabilité première des Africains, garantir le respect du droit international, privilégier le dialogue sur la confrontation et inscrire la sécurité dans une perspective de développement durable.
Pour le Togo, cette prise de position revêt une importance particulière en raison du rôle actuellement exercé par son Président du Conseil dans la médiation de l’Union africaine. Elle apporte une reconnaissance politique à une méthode fondée sur la concertation et peut contribuer à renforcer la visibilité internationale de l’action diplomatique togolaise.
Pour l’Afrique, elle offre une occasion supplémentaire d’affirmer que les solutions durables à ses crises doivent être construites avec les Africains et sous leur conduite, dans le respect des principes universels du droit international et avec l’appui constructif des partenaires extérieurs.
Mais la portée historique d’une déclaration ne se mesure pas seulement à la hauteur de ses ambitions. Elle dépend surtout de sa traduction dans les faits. Le véritable enjeu sera de savoir si ces quatre principes peuvent contribuer à rapprocher les parties en conflit, à restaurer la confiance entre les États et à offrir aux populations africaines des perspectives durables de sécurité et de prospérité.
En choisissant de présenter cette vision en présence du Président Faure Gnassingbé, le Président Xi Jinping a placé la question de la paix africaine au cœur d’une rencontre sino-togolaise de haut niveau. De Beijing à Lomé, le message qui s’en dégage est porteur d’une ambition majeure : faire de l’Afrique non plus seulement le théâtre des crises internationales, mais un acteur central de leur règlement. Et pour le Togo, l’enjeu est désormais de contribuer à transformer cette convergence diplomatique en avancées concrètes au service de la paix continentale.
Dimas DZIKODO